Voici un pays qui possede les meilleurs ingenieurs du monde, une tradition humaniste de cinq siecles, un modele social envie par la planete entiere, des valeurs republicaines gravees dans la pierre — Liberte, Egalite, Fraternite. 71 Prix Nobel. L'INSEE, l'un des instituts statistiques les plus rigoureux de la planete. Un systeme de sante longtemps classe numero un mondial. Une gastronomie, une culture, une langue qui rayonnent sur tous les continents.
Et voici ce que donnent ces valeurs et ces qualites, en 2024 :
- La croissance a ete divisee par 6. De 5 % par an pendant les Trente Glorieuses a moins de 1 % aujourd'hui.
- 9,1 millions de Francais vivent sous le seuil de pauvrete.
- 3 305 milliards d'euros de dette — 113 % du PIB.
- L'industrie est passee de 18,8 % a 10 % du PIB. La moitie du tissu industriel a disparu.
- La France est passee du 4eme au 7eme rang mondial en puissance economique.
- 6,4 % des citoyens renoncent aux soins faute de moyens.
- 14 000 deces excedentaires par an dans les zones rurales, faute d'acces a un medecin.
- 530 000 personnes agees vivent en "mort sociale" — personne ne les appelle, personne ne les visite, personne ne sait qu'elles existent.
VALEURS + QUALITES = DECLIN. L'equation ne tient pas. Si les composants sont bons et que le resultat est mauvais, c'est l'architecture qui est en cause. Ce livre est le premier a le demontrer methodiquement.
La methode : retourner les armes de l'Etat contre l'Etat
Le positionnement de ce livre est un paradoxe revendique. L'auteur, Pierre TCHEKOUTEU, est Camerounais devenu Francais. Eleve a Yaounde dans les annees 1990, il decouvrait l'INSEE comme une reference lointaine et abstraite. Trente ans plus tard, citoyen francais, il utilise les donnees de ce meme institut pour dresser le requisitoire du declin.
La these de la preface est limpide : un pays capable de financer froidement l'inventaire de ses propres echecs — c'est un miracle democratique. L'Etat francais finance l'INSEE, la DREES, la Cour des Comptes, des organismes qui documentent chaque fissure, chaque echec, chaque derive. Puis il ignore ses propres rapports. Ce livre ne fait que rassembler, ordonner et presenter les donnees que l'Etat produit lui-meme.
Par contraste, au Cameroun, les statistiques sont "ajustees" pour ne pas contrarier le pouvoir. En Turquie, le president de TURKSTAT a ete remplace 4 fois depuis 2019 parce que les chiffres ne plaisaient pas. En France, Sarkozy ecrit a Lagarde en 2007 pour "reflechir" sur les chiffres du chomage. Borloo critique les enquetes de l'INSEE en 2008. La tentation existe — mais les institutions tiennent. C'est leur grandeur. Et c'est cette grandeur que le livre exploite.
Ce que le livre revele, partie par partie
La France d'hier — ce que nous avons perdu
Les Trente Glorieuses ne sont pas un mythe. En 1945, la France est en ruines — PIB a 40 % du niveau d'avant-guerre, 600 000 morts. En 25 ans, le pays se reconstruit a une vitesse vertigineuse. Croissance de 5 % par an. Le PIB triple. Le pouvoir d'achat des salaires augmente de 170 %. Le chomage est sous 2 %. L'ascenseur social fonctionne — un fils d'ouvrier peut devenir ingenieur.
Puis tout bascule. A partir de 1975, la croissance faiblit. L'industrie se delocalise. Le chomage s'installe. Et pendant cinquante ans, aucune reforme ne parvient a inverser la tendance. Le livre montre que le probleme n'est pas conjoncturel — il est structurel.
Liberte, Egalite, Fraternite — trois fictions
Le livre confronte chaque valeur republicaine aux donnees reelles. La Liberte ? 13 millions de Francais en difficulte avec l'informatique, exclus de la "dematerialisation" des services publics. L'Egalite ? Le systeme educatif le plus inegalitaire de l'OCDE — 113 points d'ecart entre favorises et defavorises au PISA, soit 3 annees scolaires. La Fraternite ? 200 fermes disparaissent chaque semaine, les territoires ruraux ne recoivent que 3 % des investissements publics alors qu'ils representent 33 % de la population.
Les services publics — les piliers qui s'effondrent
8 millions de Francais vivent en desert medical. 43 500 lits d'hopital fermes en 10 ans. Le SAMU de la Creuse met 47 minutes pour intervenir — a Neuilly, c'est 11 minutes. L'esperance de vie varie de 79 ans en Creuse a 87 ans a Neuilly. Le code postal determine si l'on vit ou si l'on meurt.
L'economie — l'appareil productif en decomposition
La recherche et developpement ne represente que 2,2 % du PIB en France — contre 4,9 % en Coree du Sud et 3,1 % en Allemagne. En 2008, 75 % des actifs etaient en CDI temps plein — en 2024, seulement 48 %. 2,5 millions de personnes souffrent psychiquement a cause de leur travail. Le CAC 40 affiche des profits records pendant que les travailleurs n'ont jamais ete aussi epuises.
Les territoires — trois France qui ne se parlent plus
La France metropolitaine privilege, la France periurbaine abandonnee, la France rurale oubliee. 62 % des communes rurales n'ont plus un seul commerce. Le budget France Ruralites : 90 millions d'euros sur 3 ans pour 243 territoires — 123 000 euros par territoire. Le prix d'un studio parisien. Pendant ce temps, les Jeux Olympiques de Paris coutent 8,8 milliards d'euros en deux semaines.
Pourquoi ce diagnostic justifie le projet
Ce livre ne propose aucune solution. Il ne nomme aucun coupable. Il ne prescrit aucun remede. Il fait une seule chose : il rassemble les preuves. Et ces preuves menent a une conclusion incontournable — le probleme n'est pas dans les valeurs de la France, ni dans ses qualites humaines. Le probleme est dans le systeme qui les organise.
Si la France decline malgre ses atouts, c'est que l'architecture qui relie les institutions aux citoyens ne fonctionne pas. Cette architecture a un nom : la gouvernance descendante. Ce livre en mesure les degats. Les suivants en expliquent les mecanismes. Et les livres solutions en proposent l'alternative.
Employer le terme "declin" ne procede ni du catastrophisme ni de l'acrimonie. Comme l'ecrit l'auteur : "Lorsque 14 000 deces excedentaires surviennent annuellement dans les zones rurales faute d'acces aux soins, le recours aux periphrases devient une forme de deni, voire de mepris."